Si ce n'est pas maintenant, alors quand ?

Si ce n'est pas maintenant, alors quand ?

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  • thèmes
    - Histoire
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  • octobre 2012 / cm / 448 pages
    ISBN 978-2-36474-158-4
    prix indicatif : 24.80 €
Annika THOR
Agneta SEGOL (Traducteur)
Marianne SÉGOL-SAMOY (Traducteur)
Si ce n'est pas maintenant, alors quand ?
Thierry Magnier Adulte Littérature

a Suède, entre février 1938 et août 1943. Au cours de ces années sombres, la politique
suédoise envers les réfugiés est particulièrement dure. Le Bureau de l'Immigration
nouvellement créé surveille les réfugiés de près. Stig Holmberg, Ingrid Widegren et
Birger Janson, y travaillent tous les trois. Ils suivent des réfugiés comme Arnold Cohen,
journaliste , Ilse, secrétaire juive convertie au catholicisme, et Paul, militant syndicaliste.
Ces trois-là sont tenus de se présenter régulièrement au Bureau pour renouveler
leur carte de séjour, demande accordée au compte-gouttes et après vérifications
minutieuses.
Leurs confrontations régulières, à mesure que la guerre et le nazisme avancent, vont
révéler les caractères et pousser chacun des personnages dans leurs retranchements.
Un roman qui brosse un portrait sans complaisance de la Suède pendant la Seconde
Guerre mondiale.





J'ai toujours su mieux écouter que parler. J'ai passé une grande partie de ma vie à écouter: mes patients, bien entendu, mais aussi les hommes que j'ai connus, mes amis et mes parents quand, finalement, ils se sont mis à raconter. J'ai été ouverte aux récits des autres et, quand ils se sont tus - par douleur, par honte ou par crainte de se souvenir -, j'ai su poser les bonnes questions ou attendre sans rien dire.
Au cours des années qui se sont écoulées depuis le décès de ma mère et mon départ à la retraite de la clinique pédopsychiatrique, j'ai vécu avec l'idée de recréer cette histoire - ou plutôt ce fragment particulier de la grande Histoire. Je me suis pourtant souvent demandé si ce n'était pas présomptueux de ma part de vouloir tenter de deviner les intentions, les idées, les souhaits et les raisons qui ont poussé ces gens à agir. Comment éviter de les juger? Leurs actions ont influencé ma vie, mais cela à travers tant de chaînons intermédiaires qu'il m'a fallu de nombreuses années pour parvenir à insérer mon propre vécu (ou plutôt les bribes de souvenirs que j'en ai gardées) dans un contexte plus grand. Et encore, uniquement en me servant de notions abstraites telles que «guerre», «réfugiés» et «politique de neutralité».
Si j'ai finalement décidé de raconter à mon tour, ce n'est pas pour parler de moi mais de ceux dont les voix se sont éteintes - quelques-unes depuis longtemps déjà, d'autres plus récemment. Je ne prétends pas tout connaître, même au sujet de mes proches, et je n'ai pas rencontré les autres personnes qui figurent dans mon récit. Je connais seulement leur nom et le rôle qu'ils ont joué lors des événements dont je vais tenter de rendre compte.
On peut se faire une idée de ce que l'on n'a pas vécu et de personnes que l'on n'a pas connues. À l'aide d'une loupe, il est possible de distinguer les expressions d'un visage sur une photo de la taille d'un timbre-poste. Dans les lettres jaunies et les correspondances destinées aux autorités suédoises, on peut voir une écriture changer, observer la manière dont les lettres sont tracées, étudier les corrections et les rajouts. De même que l'on peut imaginer ceux qui se trouvaient de l'autre côté, du côté suédois, à travers leurs notes au crayon ou au stylo rouge dans la marge des consignes et des mémentos. Autant de témoignages de l'angoisse qui précédait une décision. À condition d'être attentif, on voit les êtres vivants émerger à travers leurs récits.
Et, dans le fond, c'est également une forme d'écoute.
Il est tentant de recourir à ce que nous croyons savoir, aux idées préconçues, aux rôles déjà distribués entre les victimes, les bourreaux et les témoins. Il est tentant de repasser le film en noir et blanc des hommes élégants aux chapeaux et en longs pardessus, des femmes en manteaux de laine à la coupe militaire, des voitures noires et des locomotives à vapeur lancées
à toute vitesse. Ces images qui sont les reflets d'autres images dans une succession infinie.
Il est possible que ce qui m'a incitée à écrire, ma motivation profonde, soit de comprendre l'origine de mes blessures et les circonstances dans lesquelles elles m'ont été infligées. Il est possible, tout compte fait, que ce soit de moi que je parle. Il est possible que ce soit toujours de nous que nous parlions, même lorsque nous pensons parler des autres.
Si je ne racontais pas leur histoire, qui le ferait? Et si ce n'était pas maintenant, alors ce serait quand?


Berlin, septembre 2010
R-C-T

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