Tout en haut du monde

Tout en haut du monde

agrandir l'image
Régine DETAMBEL
Tout en haut du monde
Thierry Magnier Romans Jeunesse

La Suède, en 1800. Siri mène une vie dorée et parfaitement ennuyeuse entre ses riches parents et son oncle Aurel, botaniste et physicien. Ce dernier a l’habitude des grands voyages exotiques dont il rapporte toutes sortes de plantes rares destinées au jardin botanique de Stockholm.
Siri a quinze ans quand Aurel l’embarque pour un grand voyage. Bardés d’instruments de mesure, d’herbiers et d’un véritable laboratoire de chimie, ils vont parcourir la majeure partie de l’Amérique du Sud, remontant l’Amazone en pirogue et traversant la jungle obscure jusqu’au majestueux Cotopaxi, l’un des plus hauts volcans des Andes. Une épreuve initiatique pour la jeune fille, bouleversant tout ce qu’elle avait jusqu’à présent appris du monde.
Le XIXe siècle a été une époque propice aux grands périples scientifiques. Régine Detambel a retrouvé le charme de ces récits de voyage, mettant en scène une toute jeune femme éprise de liberté, curieuse du monde, qui nous fait partager ses sensations et ses découvertes naturalistes.





Je m’ennuie tellement, je suis née beaucoup trop tard, se dit Siri, galopant sur son cheval noir, seule dans le parc.
J’aurais dû naître trois ou quatre siècles plus tôt, quand l’Amérique était encore à découvrir ! Je crois que j’aurais tout donné pour une place dans la caravelle de Christophe Colomb !
Siri est née en mai 1785, à Stockholm, dans une Suède où les femmes n’existent guère hors du rôle de mère de famille et où les jeunes filles ne doivent penser qu’à leur futur mariage.
Mais Siri préfère mille fois passer la journée à cheval. Siri ne veut pas penser au mariage. Il y a tellement mieux à faire.
La mère de Siri est une femme sévère. D’elle, Siri tient ses cheveux d’un blond très pâle. Son père a déjà des cheveux blancs sur les tempes, et une moustache poivre et sel. Il est tout aussi sérieux que sa femme, avec des plis sur le front. Son cou
serré dans un haut col est ceint d’une large cravate blanche épanouie en noeud sous le menton.
Mes parents ne sourient pas beaucoup, pense Siri.
Siri a une longue chevelure que sa mère passe son temps à coiffer et recoiffer, comme si ces cheveux magnifiques étaient les siens, et non pas ceux de sa fille.
— Ouille, dit Siri. Vous me faites mal. Faites plus doucement, je vous prie.
Elle rêve de se couper les cheveux pour partir à l’aventure loin de ce vieux pays de Suède. Ce rêve est d’ailleurs son seul rempart contre la solitude. Et elle pense parfois, quand elle est véritablement au sommet de l’optimisme, que la chose est possible, car elle a un oncle absolument hors du commun.
L’oncle Aurel est déjà allé à deux ou trois reprises en Amérique latine, et chaque fois il en est revenu sur un bateau chargé de canne à sucre et de coton.
Il a transporté sur toutes les mers du globe sa lunette astronomique, son filet à papillons, son marteau de géologue et son herbier de botaniste.
Il a dressé sa tente dans les déserts et dans les jungles, sous les cris des singes.
La dernière fois que Siri l’avait vu, c’était à Noël dernier, elle avait alors treize ans, et l’oncle Aurel projetait de filer en Sibérie où l’on venait de découvrir des mam-mouths pris dans la glace depuis vingt mille ans, mais aussi bien conservés
qu’un sorbet à la cerise à l’instant sorti de la glacière.
— Vous voyez bien que je suis née trop tard, déclara alors Siri. Je suis née vingt mille ans trop tard. J’aurais tel-lement aimé voir un mammouth de près, vivant, en train de brouter paisiblement…
— Tu n’as qu’à venir avec moi, avait dit simplement Aurel.
Siri l’avait regardé intensément.

Née en 1963, Régine Detambel, kinésithérapeute de formation, vit aujourd'hui près de Montpellier et est l'auteur depuis 1990 d'une œuvre littéraire publiée pour l'essentiel chez Julliard, au Seuil et chez Gallimard. Ses ouvrages interrogent le corps et sa mémoire, au travers des expériences sensibles.

Chez Actes Sud, elle est l'auteur du Syndrome de Diogène, éloge des vieillesses (essai, 2008) et de deux romans : Son corps extrême (2011) et Opéra sérieux (2012), qui explore les subtilités de la voix chantée.



titretitretitretitretitre