À ma source gardée



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Madeline ROTH
À ma source gardée
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d’amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l’habite, elle aime tout de lui. L’été suivant alors qu’elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n’est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C’est le trou noir qui l’absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu’elle attendait et qu’elle n’aura pas…





J’ai froid – et puis moi je croyais qu’il allait venir et ça serait comme dans les films, il dirait même pas un mot, juste il prendrait ma main et il m’emmènerait avec lui, là en général y a une musique qui vous arrache des larmes des trucs avec un piano ou un violon – mais il ne vient pas. Je ne sais pas quelle heure il est. Sur les routes qui serpentent dans la vallée en face, je ne vois plus aucun phare. Il doit être tard. Il faut que je rentre. Je sais. Je sais mais c’est l’horreur. J’arrive pas trop à savoir. Ce qu’on fait des rêves quand ça devient moche. Si je m’acharne à lui trouver des excuses. Ou à me chercher des reproches. Ça rime. J’ai pas fait exprès. Il ne m’aide pas. C’est tout moi qui pense. Lui, il ne dit rien. Il touche. Il aime avec ses yeux, et ses mains. On a des chansons juste à nous deux. C’est comme des messages codés. C’est la nuit, tout le monde danse, il est à l’autre bout de la salle, mais je vois ses yeux. Je ne vois que lui. Et ses yeux disent – je t’aime, même si en vrai c’est rien que dans la chanson.
Mais je l’entends quand même, dans ses yeux. Je m’en fous.
C’est août et les étoiles par milliers. Je me suis allongée dans le pré en pente, sous le cerisier. J’ai ôté mes chaussures. En quelques heures, les brides ont ceinturé les chevilles, les marques sont là, sur la peau blanche. Je me fais le sentiment d’être une
espèce de Cendrillon qui se serait trompée de bal. Ou de jour. Ah non, revenez demain !
J’ai le corps tout mouillé, les heures peuvent passer, les heures et même les bruits que l’on n’entend que la nuit, je n’arrive plus à bouger.
J’ose à peine remuer. J’ai la main droite sur mon ventre. Je ne sens rien. Mais je sais.

Madeline Roth est libraire à L’Eau Vive à Avignon depuis 2001. Chaque mercredi et chaque samedi, elle raconte des histoires aux enfants dans la librairie. Elle collabore aussi régulièrement aux revues spécialisées dans la littérature jeunesse, comme
Citrouille, ou Parole. Elle a une chronique sur France Bleu Vaucluse « Tourne les pages ».
À ma source gardée est son premier roman.



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