Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants

Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants

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Hervé GIRAUD
Prends ta pelle et ton seau et va jouer dans les sables mouvants
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Il s’appelle Anton Tchekov et c’est pas une blague. Il vit avec son beau-père-tiers-de-confiance à bord d’une barge déglinguée amarrée sur le canal. Une belle crête rouge orne son crâne et le rend ainsi facilement reconnaissable (mais il n’y avait pas pensé). Il vient de s’exclure du collège et se lance dans les affaires. Pas très doué, Anton, et ses partenaires, pas très honnêtes. Le voilà qui échoue dans une association caritative pour accomplir ses heures de travail d’intérêt général. Là, et contre toute attente, Anton retrouve presque une famille.
Franco, un ancien boxeur au coeur gros comme ça, va le remettre dans le droit chemin. Ah et y’a aussi Dune, qui est belle comme un soleil !
Un humour acide qui fait grincer les dents, Hervé Giraud n’a peur de rien et s’amuse à torpiller les lieux communs. Un rythme infernal et des personnages éblouissants d’humanité et de rage.





Ce matin, je me sculpte une crête sur le crâne, une scie circulaire comme les Amérindiens mohicans : un mohawk. Je m’invente une tête de hérisson pour diffuser la lumière que j’ai à l’intérieur. Quand on est fêlé, c’est bien connu, le soleil pénètre. Un petit coup d’oeil satisfait au miroir et je suspends mon activité beauté du cheveu car Kléber me tend un flingue qu’il a emprunté à Wilbur.
Je pose les ciseaux.
Kléber me dit : « Tu ne dis rien à Wilbur pour le flingue et le braquage que tu vas faire et on partagera le fric tous les deux ». Phrase compliquée à laquelle je réponds OK. Je prends le flingue en acier froid, lourd et huilé. « Waouh ! je dis, il y a de quoi avoir les chocottes non ? Je le soupèse. Il est chargé ? Kléber me répond oui évidemment ; il me regarde avec ses yeux de serpent venimeux et ça fait peur. Ensuite, il pointe un carton avec écrit Four à micro-ondes, Fourmix 900 watts qu’il a déposé au sol en arrivant au milieu d’autres cartons identiques qui étaient là avant. Il y a maintenant une bonne vingtaine de cartons marqués Fourmix 900 en vrac.
- En échange du flingue, tu apportes ce carton à Wilbur avant ce soir.
- Depuis quand je livre les cartons maintenant ? Tu ne peux pas le transporter toi-même ?
- Non.
Et là, ses yeux font l’effet de serpents-volcans en fusion, si j’insiste, je risque de recevoir un crachat de lave urticante.
- Y a quoi dedans ? je demande.
- Tu ne sais pas lire ?
Kléber me zieute comme il zieuterait un yorkshire qui viendrait de s’oublier sur ses chaussures. Je détourne le regard vers mes chaussettes dont l’une, trouée, laisse passer
entièrement l’orteil. J’attends d’être certain qu’il ne me regarde plus pour relever les yeux, ensuite j’enfile l’arme dans mon froc devant, au niveau du nombril (ils le font dans les films), sensation glaciale qui fait creuser le ventre et donne l’allure d’un sérial snipper entre deux sessions de Call Of Duty et fais le V de la victoire avec les deux mains. Le flingue tient tout seul, hop, je le dégaine hyper vite, hop, je le refourgue d’où il vient. Je recommence trois fois et vite je plaque mes deux mains sur ma sculpture capillaire. Il
était temps, ça se cassait la figure. Je lisse bien mes cheveux vers le haut d’un geste cosmétique.
Après avoir manipulé l’arme, j’ai les mains grasses, du coup, ça tient mieux. Pour bien faire, il faut maintenant raser les tempes avec le rasoir à quatre lames pour supprimer les petits cheveux qui frisottent. Sitôt fait, je recule, me regarde dans la glace, impeccable, j’ai le look absolu.
Avec mon Mohawk et mon flingue enfilé dans mon slip, je me sens victorieux, je suis le meilleur, The King of the punk, the Bad, Sid Vicious…

Rien n’arrive par hasard.

Pour faire une ville, on dit qu’il faut de l’eau, de la pierre et du bois.

Pour faire un écrivain, il faut davantage : il faut des villes, des voyages, des rencontres, des émotions, des blessures ou des triomphes, il faut une soif de contrastes et ressentir le besoin d’exprimer par la littérature que la vie ne suffit pas ; On y ajoutera un soupçon de magie et un bon stylo.

Pour faire des livres, il m’a fallu capturer des vipères à la main et les brandir dans la lumière, nager dans les lacs glacés des montagnes, apprendre à aimer la vitesse, la musique, le soleil après la pluie et les chiens abandonnés.

Je suis né à une époque située entre l’extinction des dinosaures et l’apparition des smart phones. J’ai tout de suite été viable, on m’a donné un prénom et une éducation au grand air qui sont les deux constantes tangibles d’une émancipation réussie. On m’a dit de faire dans la vie ce que je savais faire de mieux, je m’y emploie chaque jour : j’écris des livres, j’élève mes enfants… je tue le temps mais jamais les insectes, ni les taupes, ni les plantes. A-t-on besoin d’en savoir plus ?



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