Ma vie à la baguette



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Chloé CATTELAIN
Anne-Lise BOUTIN (Illustrateur)
Ma vie à la baguette
Thierry Magnier Romans Jeunesse

Kevin et Mickael Zhang sont français, nés de parents d’origine chinoise. À la maison on parle chinois, on vit dans le respect des traditions. Toutes les vacances sont passées à Pékin où M. Zhang fait des affaires d’import /export. Mais Kevin, lui, à 17 ans, ne rêve que de filles, de Facebook… bref d’être comme les autres. Et pourquoi son père refuse-t-il absolument de parler de sa femme récemment disparue, pourquoi les garçons n’ont-ils jamais rencontré leur famille maternelle ? Autant de silences que les deux frères vont briser, laissant resurgir un secret de famille.





Le peigne à la main, je scrute avec angoisse le vide sidéral du pot de gel. Face au miroir, le premier mot qui vient à l’esprit, pour décrire le désastre capillaire de mon crâne, c’est
« paillasson ».
Envie de câliner un balai-brosse ?
Non ?
Sans façon ?
C’est bien ce que je pensais.
Demain, c’est la rentrée et mes chances d’attendrir une fille sont
nulles.
Durant mon séjour d’été à Pékin, tête nue, en bras de chemise, j’ai pris quelques coups de soleil, malgré les cris de ma cousine et de ma tante, armées de crème solaire et de casquettes à volants. Pour ma famille pékinoise, bronzage rime avec vie à la campagne, donc plouc. Sous le néon de notre salle de bains, mon hâle estival prend une teinte olivâtre.
– Mon pauvre Kevin, ça s’arrange vraiment pas en poussant, tes cheveux.
L’aimable personne qui vient de pénétrer dans la salle de bains, c’est mon petit frère, Michael, quatorze ans. Kevin et Michael ! Avec des prénoms pareils, nous aurions pu former un boys band franchouillard, de ceux qui te jurent la main sur le coeur qu’ils ne t’oublieront jamais, même après l’été. Nous nous contentons hélas d’être les enfants peu épanouis de Monsieur Zhang. Les frères Zhang, point final, sans synthé, groupies échevelées ni porte-clés à notre effigie.

Planté derrière moi, Michael m’observe, tout en soufflant négligemment sur la mèche duveteuse qui lui caresse le front. Depuis deux semaines, ma coupe ne cesse d’allumer ses yeux noisette d’une lueur malicieuse.
– Qu’est-ce que tu fous avec ce peigne ? T’arriveras à rien. Tes cheveux vont rester en l’air comme ça jusqu’à la fin du monde. C’est mort, tranche-t-il sentencieusement.
Il est le numéro deux, jamais papa n’aurait osé le faire passer sous les ciseaux d’un coiffeur de rue pékinois. Pour un aîné, broncher n’est pas au programme. C’est pourquoi le 12 août dernier, j’ai cédé à papa. À l’ombre d’un des rares cyprès survivant dans la capitale chinoise, revêtu d’un immense peignoir en coton blanc virant au gris, pailleté de millions de cheveux noirs, j’ai pris place sur le tabouret boiteux d’un de ces fous de la tondeuse.
– Passe, m’ordonne Michael en m’arrachant le peigne des mains.
Celui-ci glisse dans sa frange brouillonne et la transforme en vague ondoyante, geste accompagné d’un sifflement entre les dents. Salopard.
– À plus, Bro. T’endors pas dans la salle de bains. La rentrée c’est demain matin.
Il m’appelle Bro, surnom choisi pour ses consonances « cool ». En fait, j’aime bien. Pendant quelques secondes, je nourris l’illusion que ma chemise s’ouvre sur un poitrail bombé à en craquer les coutures. En attendant, mon torse est une morne plaine imberbe, un peu vallonnée, certes, depuis les séances de déchargement de caisses pour le magasin d’oncle Ah Min en juillet. Mon frère, je l’appelle Maïkeul, sobriquet aux accents amerloques. Ça brouille les pistes de toutes les bonnes âmes qui essayent de nous ranger dans la case « chinois » ou « français ».

Enfin seul, je reprends mon examen. Mes sourcils broussailleux surplombent des yeux que le commun des mortels décrit comme « noirs » et « bridés ». Pure paresse intellectuelle : mon regard en amande présente les teintes automnales de la châtaigne en fin de saison. Poétique non ? Hélas, le lycéen de base manque de lyrisme. Ma bouille, comme le sucre pour les toutous, provoque un réflexe pavlovien. À sa vue, mes congénères ne peuvent s’empêcher de demander :
– Tu viens d’où ?
– Je suis né à Jeanne-de-Flandre, la maternité près de Lille.
– Oui, mais… tu es d’où ?
– Ben, de Lille.
– Nan, tes parents, là !
– Mes parents ont obtenu la nationalité française en…
– Mais tes origines quoi !
Ah, voilà, le morceau est craché. Mes zo-ri-gi-nes. Pourquoi personne n’ose le dire franchement :
– T’as une tronche de Chinois, un nom de Chinois, t’es un Chinois !?
Précision : les profs sont à peine plus fins. Après avoir écorché mon nom lors du traditionnel appel de rentrée, ils tournent autour du pot : « Zhang, charmant patronyme » ou variante « Zhang, je prononce bien ? » toujours conclue par : « C’est de quelle origine ? »

Le bac en poche, Chloé Cattelain réalise enfin son rêve d’enfant : partir étudier le mandarin en Chine. Pour financer ses études, elle tourne à Shanghai dans des publicités pour la lessive à la lavande, les pneus neige, les perceuses multifonction et les yaourts allégés. Lasse de cette course effrénée au capitalisme sauvage, elle quitte la grande ville pour sillonner la campagne profonde, rencontrer ses habitants et gravir les cinq montagnes sacrées. C’est au sommet du Mont Hengshan qu’elle compose ses plus belles odes à la nature, déclamées de village en village. Au faîte du Mont Song, elle décide de se consacrer à la littérature jeunesse. Rentrée en France, elle prend la plume pour partager son amour de la Chine et des Chinois.



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