Suivons en dansant l'ombre de la nuit

Suivons en dansant l'ombre de la nuit

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Wolfgang HERRNDORF
Isabelle ENDERLEIN (Traducteur)
Suivons en dansant l'ombre de la nuit
Thierry Magnier Adulte Littérature

Récit du combat qu’a mené Wolfgang Herrndorf contre la maladie et la perspective de sa mort prochaine. Ces trois années, remplies d’attentes à l’hôpital, de combinaisons médicamenteuses, de formalités administratives, mais aussi d’accès de peur panique et de moments de grande luminosité, auront été les années où son talent d’écrivain éclate au grand jour, où il reçoit les prix les plus prestigieux. Pour autant, il ne tombe jamais dans une lamentation voleuse d’un temps précieux. Le : « pourquoi moi ? » ne le préoccupe pas. « Et pourquoi pas moi, en fait ? » rétorque-t-il. « Bienvenue à la loterie biochimique.»
Jusqu’à l’été 2012, l’écrivain se porte assez bien. Il travaille sans relâche pour terminer l’écriture de Good Bye Berlin et de Sable. Suivons en dansant l’ombre de la nuit donne des clés de lecture pour comprendre les liens entre ces deux romans en apparence si divergents, et décrit les circonstances dans lesquelles ils ont été littéralement arrachés à la maladie et à la mort galopante.





L’aube
J’ai peut-être deux ans et je viens de me réveiller.
Le store vert est abaissé, et mon regard, traversant les barreaux de mon lit, se perd dans l’aube de ma chambre, désordre de particules rouges, vertes et bleues comme une télé dont on s’approche trop, brume silencieuse dans laquelle le petit matin, s’infiltrant par une infime fissure dans le store, se déverse déjà. Mon corps a exactement la même température et la même consistance que ce qui l’entoure, que les draps ; je suis un bout de drap parmi d’autres bouts de drap, parvenu à la conscience par un curieux hasard, et j’aimerais que cela ne s’arrête jamais.
Tel est mon premier souvenir de ce monde.
On dit que la sentimentalité croit avec l’âge, mais c’est n’importe quoi. Dès le départ, mon regard était tourné vers le passé. Quand la maison au toit de chaume a brûlé à Garstedt, quand ma mère m’a appris les lettres de l’alphabet, quand on m’a offert les crayons de cire pour mon entrée à l’école, quand j’ai trouvé les plumes de faisan dans la volière : j’ai toujours pensé à l’avant, j’ai toujours voulu que le temps s’arrête. Presque chaque matin, j’ai espéré que cette belle aube se reproduise, ne fût-ce qu’une fois.
UN
08.03.2010 13:00
Hier, ils m’ont interné. Je portais un costume de pingouin. Maintenant, j’ai vue panoramique sur un trapèze de Spree, le cylindre en verre de la gare centrale, un canal, et quelques bâtiments néoclassiques.
Le muret qui entoure le service neuropsychiatrique est occupé par des scolaires. Un besoin croissant m’étreint de balancer un billet par la fenêtre avec force gesticulations et hurlements : « Au secours ! Je ne suis pas fou ! On m’a enfermé ici contre mon gré ! Cette histoire de pingouin, c’était une blague – demandez à Marek ou à Kathrin ! »
Mais primo, la fenêtre ne s’ouvre pas ; et secundo, je crains qu’ils ne comprendraient pas la blague.
Hier encore, j’étais en psychiatrie, mais je ne me souviens pas de grand-chose, si ce n’est du cercle de paroles, remarquablement calme. Une patiente avait demandé à ce que l’on prie pour une congénère qui venait de se suicider, mais il a été décrété que chacun ferait ça en silence, dans son coin. Je me souviens aussi d’Iwan, mon compagnon de chambre, de sa question :
- Je peux changer un truc au tableau accroché au-dessus de ton lit ?
Bien sûr, pourquoi pas.
Puis transfert.
Quand ils s’entretiennent avec moi, les médecins s’escriment à prouver mes défaillances de mémoire parce que je ne me souviens ni d’eux, ni de leurs noms. Moi, ils m’appellent systématiquement Hernsdorf.
En revanche, les tests du calibre : « Je vous nomme trois objets : raquette de tennis, pomme, omnibus. Quel est le carré de treize ? De quinze ? C’était quoi, les trois objets ? », je les passe sans encombres. Plus d’une fois, ces conversations m’ont fait penser au polar auquel j’ai travaillé ces dernières années. Il commence par un homme qui souffre d’intolérables maux de tête ; puis il se fait fracasser le crâne, et, devenu complètement amnésique, il papote quatre-vingt pages durant avec un psy qui lui explique qu’on ne perd pas la mémoire d’un coup sur la tête. À la fin, il meurt.
- Vous avez remarqué la vitesse à laquelle vous parlez ?
Oui. Mais je pense tout aussi vite. Pareil pour l’écriture : j’écris environ trois fois plus vite qu’avant, et dix fois plus.

Wolfgang Herrndorf (1965-2013) a fait des études de peinture et a notamment dessiné pour le mensuel satirique Titanic. Suite à sa parution en 2010, Tschick a fait l’objet de critiques extrêmement favorables dans les plus prestigieux journaux d’Allemagne. Véritable phénomène littéraire en Allemagne, ce roman a été publié en France sous le titre Goodbye Berlin. Le pendant nihiliste de ce roman, Sable, paraîtra le 3 septembre 2014 dans la collection littérature adulte des Éditions Thierry Magnier.

Une œuvre majeure, à lire absolument !



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