La science des cauchemars

La science des cauchemars

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Véronique OVALDÉ
Véronique DOREY (Illustrateur)
La science des cauchemars
Thierry Magnier Adulte Littérature

Une station balnéaire mexicaine sur la côte Pacifique, un peu décatie ; un ancien acteur porno aveugle hanté par des cauchemars ; une jeune touriste à qui Roberto Apolinario les raconte pour les dissiper.


Voilà l’histoire écrite par Véronique Ovaldé, illustrée par Véronique Dorey. La magie fonctionne, les dessins en contrepoint du texte plus léger sont d’une inquiétante précision, alternant avec des scènes quotidiennes. Un bel objet.



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Quand j’avais dix-sept ans j’ai quitté Mexico pour aller à Santa Colonna sur la côte Pacifique. . Je portais les bijoux aztèques de ma grand-mère (des babioles en argent aussi légères que du papier de soie) et mon petit sac de velours dans lequel je n’avais rien mis. Je ne voulais rien de ce qui appartenait à ma mère.
Je voulais simplement voir l’éclipse de soleil qu’on m’avait promise. La comète Johnson passait devant la lune en même temps que la lune passait devant le soleil.
Je suis arrivée à Santa Colonna qui n’était pas la bourgade la plus riante qui soit.
Le front de mer était un front de mer pour les touristes à une époque où il n’y avait plus de touristes – à mon arrivée je ne savais pas encore bien pourquoi : étions-nous en récession ? était-ce la morte saison ? Le fait est qu’il n’y avait pas grand monde, que la supérette était déjà fermée à 16h30 et que ça sentait le renfermé même au grand air.
Je suis allée sur la plage. Je me suis étonnée qu’il n’y ait que moi sur cette plage excepté deux trois surfers polytoxicomanes et quelques chiens errants.
J’ai fini par comprendre qu’on m’avait raconté un bobard. Nulle éclipse. Nulle comète Johnson. Je me suis demandée comment j’avais fait pour croire à un truc pareil. Je n’avais plus un sou vaillant alors je suis restée à Santa Colonna.
Santa Colona avait quelque chose de fondamentalement féodal: il n’y avait pas de classe moyenne. Sur le front de mer les gens vivaient dehors ou dans d’anciennes villas témoins ou dans des mobil-home montés sur des parpaings, abrités pas des palmiers noircis comme passés au napalm et sur les hauteurs les gens vivaient dans des villas ultrasécurisées qui se regroupaient et rayonnaient autour des cliniques de chirurgie esthétique (pivot névralgique de nos collines). Et leurs palmiers étaient aussi verts et solides que s’ils avaient été conçus en résine ignifugée.
Il y avait eu une histoire d’usine d’amiante sur les collines au nord et on disait que la plage était contaminée (contaminée c’est un mot qui fait tellement peur, alors me demanderez-vous avec finesse pourquoi les multimillionnaires étaient restés sur les hauteurs de Santa Colonna, si le littoral était en si piteux état. C’est parce que Santa Colonna bénéficie d’une particularité géographique qui la met à l’abri des typhons, et des raz-de-marée, et de grâce ne m’en demandez pas plus, je ne sais rien, d’ailleurs je ne crois ni à cette affaire de coulures d’amiante ni à ce paradis épargné par les caprices climatiques, je suis un être plutôt sceptique sauf quand il s’agit d’éclipse de soleil).

Véronique Ovaldé est née en 1972. En 2000, elle publie son premier roman aux éditions du Seuil. Suivront ensuite chez Actes Sud Les hommes en général me plaisent beaucoup ou Déloger l’animal. Elle rejoint les éditions de l’Olivier en 2008 avec Et mon coeur transparent, qui obtient le prix France Culture-Télérama. En 2009, Ce que je sais de Vera Candida reçoit un accueil enthousiaste de la critique et du public, et obtient le prix Renaudot des lycéens, le prix France Télévisions, et le grand prix des lectrices de Elle. Depuis, elle a également publié Des vies d’oiseaux en 2011 et La Grâce des brigands en 2013.



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