Le pull où j'ai grandi



agrandir l'image
Hervé GIRAUD
Le pull où j'ai grandi
Thierry Magnier Adulte Littérature

Hervé Giraud a le chic pour, en peu de mots, évoquer les situations, camper des personnages. Il sait aussi se laisser aller par moments à un certain lyrisme, quand il parle de ce que la vie peut encore avoir de sauvage, de brutal, et de lumineux. Ici, il raconte l’histoire un jeune homme, parfois seul, parfois entouré de son éternelle bande de copains, un peu branquignols. Il parle de leurs rêves, de leurs projets d’avenir flous. C’est que, sans le savoir, ceux-là sont en train de vivre leurs derniers moments, avant de devenir grands pour de bon. Cette succession de situations cocasses qui évoquent avec tant de verve des garçons de classe moyenne, ni brillants ni ratés, est jubilatoire. Hervé Giraud, derrière son sens de l’humour percutant, cache une sensibilité à fleur de peau. C’est cette humanité qui affleure dans chacune des scènes, et si ses personnages n’ont pas peur du ridicule, il ne les laisse jamais sombrer tout à fait.





Tous ceux qui y sont allés friment avec leur portemine. Ils forment un clan, le clan de ceux qui y étaient. Ils se reconnaissent entre eux par l’entremise de cet accessoire remarquable : le portemine labellisé des Journées d’appel et de préparation à la Défense, les JAPD. Corps en acier, mine HB, logo de la Défense nationale sur l’agrafe, petite bague chromée, le tout démontable. La classe. En cours, ils prennent leurs notes avec, ils disent : « Nous, on travaille à l’ancienne, Madame, on a le sens de l’honneur et de la patrie, on écrit au portemine officiel des JAPD, c’est de la copie de cours traditionnelle comme on n’en fait plus depuis la troisième République!» Pas un prof n’irait contrer des jeunes qui ont, certes des coupes de cheveux dans lesquelles souffle le vent de la liberté, mais aussi celui de la famille et de la Patrie. Eyup qui a un an d’avance en rajoute une couche :
– Madame, j’ai soif !
– Eh bien Nalbantoglu (c’est son nom, vraiment), que voulez-vous que j’y fasse ? Allez boire.
– Soif de connaissances, Madame.
Comme ils se marrent bien, je voudrais être des leurs. Mais je n’ai toujours pas été convoqué à la JAPD et je n’ai pas le portemine. J’ai essayé d’échanger celui de Joseph. Il a décliné :

« Non, ça se mérite. Tu l’auras quand tu seras allé à la journée d’appel et que tu sauras tout sur la guerre, comme moi ».
Je suis patient. Je l’aurai mon portemine. Je guette les événements internationaux, les risques de mobilisation générale qui pourraient accélérer mon accession à un corps d’armée et à l’engin convoité ; rien ne se passe. Tout au plus quelques journalistes en tee-shirt orange décapités à Islamabad, des services spéciaux occidentaux qui canardent un repère djihadiste ou la ribambelle des voitures piégées qui explosent habituellement contre des bus à Bagdad ou ailleurs. La routine quoi. Pas assez pour l’Union sacrée, pas de quoi enclencher une levée en masse urgente. Enfin, le grand jour arrive, mon avis de mobilisation arrive par la poste. À moi la journée sous les drapeaux pour tout savoir sur mon pays, son système de défense et entrer en possession du sésame d’accès au clan de ceux qui l’ont ! Youpi. Je bondis de joie dans le jardin. Mon frère me voit, il m’arrache la convocation :
– Pauvre con, il me dit.
Je fais le tour des copains pour savoir si quelqu’un serait convoqué en même temps que moi, histoire de partager la Joie. Je navigue dans tout le lycée. J’interroge :
– T’y vas quand toi ?
– Moi, c’est l’année prochaine.
– Et toi, tu y vas ?
– J’y vais pas, j’en ai rien à battre de l’armée, c’est pipeau, je vais me casser de ce pays
naze de toute façon.
– Oui mais tu n’auras pas le portemine.
– Le quoi ?
– Le por-te-mi-ne.
– Tu es taré ? Dégage.
Je m’en fiche. J’y vais tout seul parce que ça y est, c’est ce matin.

Rien n’arrive par hasard.

Pour faire une ville, on dit qu’il faut de l’eau, de la pierre et du bois.

Pour faire un écrivain, il faut davantage : il faut des villes, des voyages, des rencontres, des émotions, des blessures ou des triomphes, il faut une soif de contrastes et ressentir le besoin d’exprimer par la littérature que la vie ne suffit pas ; On y ajoutera un soupçon de magie et un bon stylo.

Pour faire des livres, il m’a fallu capturer des vipères à la main et les brandir dans la lumière, nager dans les lacs glacés des montagnes, apprendre à aimer la vitesse, la musique, le soleil après la pluie et les chiens abandonnés.

Je suis né à une époque située entre l’extinction des dinosaures et l’apparition des smart phones. J’ai tout de suite été viable, on m’a donné un prénom et une éducation au grand air qui sont les deux constantes tangibles d’une émancipation réussie. On m’a dit de faire dans la vie ce que je savais faire de mieux, je m’y emploie chaque jour : j’écris des livres, j’élève mes enfants… je tue le temps mais jamais les insectes, ni les taupes, ni les plantes. A-t-on besoin d’en savoir plus ?



titretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitretitre