Dans l'atelier de l'écriture



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Jean-Noël BLANC
Dans l'atelier de l'écriture
On n'apprend pas à nager par correspondance
Thierry Magnier Adulte Littérature

Jean Noël Blanc est un grand novelliste, auteur pour la jeunesse et pour adultes. Passionné par la technique d’écriture, et notamment par les contraintes d’écriture, Tailles douces paru chez nous en est un exemple. Il sillonne la France à la rencontre de lycéens, de collégiens et de professionnels de la lecture et de l’écriture. Avec ces publics différents, il parle toujours du travail d’élaboration d’un texte.

Après une quarantaine d’ouvrages, il a eu envie de faire le point sur ce que c’est qu’écrire. Bienvenue dans son atelier : comment débuter un texte ; comment tenir un dialogue qui sonne juste ; pourquoi conduire la chasse aux adjectifs qualificatifs ; pourquoi faut-il plus de transpiration que d’inspiration ; comment décrire une scène en économisant les moyens ; pourquoi il faut être plutôt bête pour se lancer dans l’écriture (les critiques savent, les auteurs essaient). L’exposé est assez méthodique : chaque idée a son chapitre (le «vertige de la page blanche» ; la bagarre contre les fioritures ; oser être soi ; couper, couper et couper encore ; rythme et ponctuation ; etc.), et chacun est assorti des quelques «verres de jus d’orange» : quelques exercices malins et vitaminés, en rapport évidemment avec le chapitre, pour ceux qui ont envie de tâter de l’écriture.

Très vivant, avec beaucoup de cas concrets, des exemples (y compris personnels) et une bonne dose d’humour dans le ton. Invitation à mettre les pieds dans l’atelier d’un écrivain, et dont le but est de donner envie à d’autres d’écrire.





Tous les gens qui ont envie d’écrire des romans, des nouvelles ou des récits – et ils sont nombreux : deux à trois millions en France paraît- il – devraient se rappeler l’histoire de cet homme qui avait décidé d’apprendre à nager en suivant les leçons d’un manuel détaillé qu’il avait reçu par la Poste. Couché à plat ventre sur la table de la cuisine, il suivit à la lettre toutes les leçons du manuel et n’eut besoin que de quelques semaines pour maîtriser les gestes de la brasse. Après quoi il sauta dans la mer. Où il se noya.

 

Il aurait été mieux inspiré de comprendre qu’on n’apprend pas à nager par correspondance mais en commençant par s’amuser dans l’eau. Il aurait ainsi constaté que la noyade n’est pas vraiment une obligation et qu’en jouant on peut assez vite parvenir à flotter et même à se déplacer sur quelques mètres. Ensuite, bien sûr, ce n’est pas mauvais de prendre des leçons pour s’améliorer. Mais le point de départ ne se discute pas : il faut d’abord se jeter à l’eau et y barboter. C’est pareil pour l’écriture. Vous aurez beau lire les romanciers les plus réputés, les décortiquer, les découper en petits morceaux pour mieux les analyser, vous n’apprendrez jamais à écrire un roman (ou une nouvelle, un conte, etc.) si vous n’avez pas d’abord envie de noircir du papier pour le simple plaisir d’écrire. Écrire quoi ? Peu importe : poèmes, mémoires, roman de science-fiction, ce que vous voulez. Le tout est d’oser plonger dans l’écriture. C’est-à-dire d’aimer conjuguer le verbe écrire sans complément d’objet direct. Ensuite, il n’y a plus qu’à essayer de fabriquer phrase après phrase un texte qui tienne debout sur ses pattes, et c’est ici, à l’évidence, que réside la difficulté. On en viendra à bout à condition, là encore, d’admettre qu’il s’agit d’un jeu. Parce que vous aurez beau avoir mis au point le meilleur scénario du monde, avec une intrigue en béton, vous décevrez si vous vous contentez d’enfiler platement les péripéties à la que leu-leu, sans jouer avec le lecteur. Au contraire, rappelez-vous ce qui se passe lorsque vous racontez une histoire à un petit enfant : vous savez bien que le but de l’opération est de l’amener à écarquiller les yeux pendant que vous modulez le récit à votre guise, en jouant de l’accélérateur et du frein pour précipiter l’action ou la retenir. Vous trichez un tantinet avec les attentes, vous détaillez quelques descriptions, vous en sautez d’autres, vous haussez le ton, vous baissez la voix, et vous insistez jusqu’à trouver enfin ce moment de bonheur où votre auditeur devient votre complice. Que font d’autre les écrivains lorsqu’ils exposent les aventures d’un élève dans un collège de sorciers, l’extraordinaire folie d’une voiture qui devient meurtrière, les exploits d’un guerrier intergalactique expert en sabre laser, les aventures d’un marin abandonné sur une île apparemment déserte, ou les tribulations d’un gamin pas plus gros qu’un grain de riz qui cherche à échapper à toute une population d’autres minuscules lancés à sa poursuite ? En inventant et en racontant ces histoires, ces écrivains cherchent à mener en bateau leur lecteur consentant et à prendre avec lui du bon temps. Ils projettent ainsi de créer du plaisir en se faisant plaisir.

 

S’ils sont assez gourmands pour désirer rendre leur texte encore plus savoureux (à lire comme à écrire), ils s’aventurent sur un autre terrain de jeux : le langage. Ils plongent les deux mains dans des gisements de mots, ils les tripotent, les pétrissent, les chatouillent, les caressent. Ils secouent le dictionnaire, ils mordent dans des vocables qui craquent sous la dent comme des bonbons, ils astiquent d’anciennes formules qu’on croirait tirées d’un coffre à trésors : ils s’ébrouent dans le vocabulaire. Pour ma part, il m’est arrivé de glisser dans certains textes des expressions comme se monter le bourrichon, courir la prétentaine, s’en tamponner le coquillard, prendre la poudre d’escampette etc., simplement parce que j’appréciais leur saveur. Je me suis aussi moqué des anglicismes en écrivant bloudjinne, ticheurte, chouinegomme, ouiquende, ouisqui ou ouaisterne parce que l’ironie de cette orthographe me ravit.

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