«Au loin, j’entends l’aboiement des chiens. Ils me poursuivent, et plus j’accélère ma course, plus ils se rapprochent. Je suis épuisé, à bout de forces. La forêt est épaisse, avec des arbres centenaires si hauts que leurs branches entremêlées empêchent la lumière du soleil de passer.
Je cours en appelant à l’aide, en hurlant.
Les chiens se rapprochent de plus en plus, j’entends leur bave couler entre leurs crocs et tomber sur les feuilles mortes avec un bruit sec.
L’idée d’être dévoré par ces chiens me terrorise et, plus encore, la possibilité de survivre à leurs morsures et de devoir subir les six piqûres contre la rage – mon père brandit toujours cette mise en garde, quand je caresse un chien.
Je vous en supplie les chiens, tuez-moi avec vos morsures, mais ne permettez pas qu’on me fasse six piqûres autour du nombril !
Les chiens sont de plus en plus proches, je sens leur souffle chaud sur mon cou.
La fin de ma course est arrivée, me dis-je, à présent, ils vont m’encercler pour me dévorer. Ça y est, ils sont là !
J’essaie de courir plus vite, mais c’est comme si je courais au ralenti, ils me doublent sans la moindre difficulté, galopant tels des chevaux ailés.
À présent, leurs aboiements me précèdent au lieu de me poursuivre. Je suis épuisé et je commence à ralentir: autant en finir au plus vite. Je me retourne pour voir combien ils sont. Je n’en vois pas un seul. Ils m’ont dépassé.
Ils s’arrêtent net autour d’un tronc d’arbre abattu, un arbre qui, autrefois, était sûrement majestueux mais qui ressemble maintenant à la flûte d’un berger. Les chiens aboient et courent autour du tronc, fouillant avec leur museau et leurs pattes. Quant à moi, je trébuche et, d’un bond, je me retrouve juste sur le tronc abattu.
Je suis hors d’haleine, trempé de sueur comme un rat sortant d’une flaque et, dans toute cette pagaille – il ne manquait plus que ça –, j’ai envie de faire pipi.
Les chiens tentent de débusquer leur véritable proie des trous du tronc.
Je reprends mon souffle, la sueur commence à sécher, le froid me fait frissonner et rend plus aiguë l’envie de faire pipi. Je décide de pisser là, sur ce tronc en forme de flûte, pendant que la meute tourne autour de moi comme un manège. Je vise l’un des trous de ce tronc flûtiforme. Ah… quel plaisir ! Je pisse avec une merveilleuse sensation de délivrance et, pendant que je dirige le pipi dans le trou que j’ai sélectionné sur l’énorme flûte, voilà que des serpents commencent à sortir, visqueux et répugnants; dès qu’ils mettent la tête dehors, ils sont dévorés par les chiens. Une grosse éclaboussure m’atteint au ventre. Je glisse et tombe à la renverse. Je sens la chaleur enveloppante de ce sang me brûler le ventre. Elle ruisselle agréablement sur mon corps frigorifié.
Je passe la main sur mon ventre et, au lieu de me nettoyer, j’étale le sang sur mon abdomen.
Je ferme les yeux très fort. Je les rouvre d’un coup.»
C’était le dernier jour d’un hiver glacial et, dans deux heures, peu après midi, la nation entière fêterait le nouvel an persan, le Noruz, et l’arrivée du printemps.
–
Maman…
–
Maman…
–
MAAAMMMAAAN.
–
Salam, mon trésor. Qu’est-ce que tu as à hurler comme ça ?
– Salam, maman. Où sont Pari et Puyan ?
–
Ils se sont levés très tôt pour me donner un coup de main. J’ai envoyé Puyan acheter des bougies neuves; il faut des bougies neuves, pour le banquet de Noruz. Ça porte malheur d’allumer les vieilles bougies pour le nouvel an.
– Et Pari, où est-elle ?
–
Il y a cinq minutes, je l’ai envoyée voir ce que fabrique Puyan avec les bougies. Il a dû s’arrêter pour bavarder ou pour jouer au ballon avec ses amis.
– Et babà, où est-il ?
–
Ton père est sorti très tôt ce matin, il a dit qu’il avait quelque chose d’urgent à faire. Mais pourquoi cet interrogatoire ? Espèce de fainéant, tu crois que c’est l’heure de te réveiller et de me poser toutes ces questions ? C’est ma faute, je t’ai laissé écouter les histoires à la radio avec tes frère et sœur jusque tard. Allez, zou ! Lève-toi, je dois aérer le korsi et nettoyer les matelas. Et enlever le brasero. Je ne l’ai laissé là que pour toi.
– Alors, il n’y a personne à la maison ?
–
Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je n’ai pas de temps à perdre, c’est presque le jour de l’an et je n’ai pas encore nettoyé le poisson ni préparé le déjeuner.
Ma mère était entrée dans ma chambre avec son foulard sur la tête, celui qu’elle utilisait pour ne pas se salir les cheveux quand elle faisait le ménage, et elle s’était arrêtée au pied de mon lit avec le sourire angélique que seules les mères les plus douces et les plus tendres ont sur le visage. Elle m’exhortait à me lever et à me dépêcher, mais ce n’étaient que des mots: en fait, elle n’avait pas envie que je sorte du korsi, avec le courant d’air glacé qui circulait dans la maison à cause des fenêtres ouvertes. Elle me regardait tendrement et me répondait sur un ton enjoué.
–
Maman, si je te dis une chose, tu ne la répéteras pas à Pari ni à Puyan, ni même à babà ?
–
Si c’est tellement important pour toi, je garderai le secret.
–
Promis ?
–
Promis.
–
Juré ?
–
Juré.
–
Maman, je me suis fait pipi dessus.
–
Au lit ?
–
Il y a un instant, au lit.
Le sourire angélique que seules les mamans les plus douces et les plus tendres ont sur le visage s’est effacé en un éclair, son front s’est plissé, ses sourcils arqués se sont transformés en deux épées qui convergeaient, menaçantes, vers le bout de son nez, et dans ses yeux est apparue une lumière semblable à l’éclair juste avant le tonnerre.
Elle s’est jetée sur moi, a soulevé l’énorme couette et à ce moment-là, l’air glacé du dernier jour d’hiver est entré d’un coup, chassant la bonne chaleur qui m’enveloppait encore. Elle a vu la tache sur mon ventre, sur ma culotte, sur le matelas… et sur la couette qu’elle tenait à la main.
–
Ali, encore ! Tu n’as pas honte ? Tu es un homme, maintenant. Quelle honte !
Elle m’a pris par un bras et m’a soulevé comme un chiffon sale et dégoulinant. Je dégoulinais pour de bon.
–
Mais regardez-moi ça, toute cette pisse ! Quelle honte ! Je ne te laisserai plus dormir sous le korsi.
–
Je ne l’ai pas fait exprès, c’est à cause des chiens qui me poursuivaient et le tronc était plein de serpents, je ne pouvais plus me retenir et j’avais si froid et si peur que…
–
Cours dans la salle de bains et lave tes vêtements. Attends-moi là jusqu’à ce que je vienne te laver. Espèce de pisseur.
J’ai couru dans la salle de bains, j’ai enlevé ma culotte et mon tee-shirt trempés; ils avaient perdu la douce chaleur qui m’avait enveloppé pendant mon dernier sommeil et ne provoquaient plus que des frissons de froid et de honte.
Ma mère m’a rejoint, elle a pris une bassine et l’a remplie d’eau, puis l’a emportée.
Elle a encore fait deux allers-retours avec la bassine; à la fin, elle est revenue avec la couette, en la traînant par terre, et a placé la partie incriminée dans le lavabo.
Elle a frotté plusieurs fois la tache avec le savon à lessive et l’a lavée et rincée soigneusement; puis elle a de nouveau traîné la couette pour l’étendre sur la terrasse, à la faible lumière de ce dernier jour d’hiver.
Elle est revenue avec mon petit matelas, celui qu’elle avait cousu exprès pour moi, mince, avec une face en toile plastifiée, pour pouvoir le poser sur le tapis sans risquer de le mouiller.
Elle l’a également lavé, et il était déchirant d’entendre les gémissements de la toile plastifiée pendant qu’elle l’essorait.
– Heureusement qu’il y a un peu de soleil, peut-être que ce soir, il sera sec, sinon tu dormiras sur une couverture.
Elle est allée poser mon petit matelas près de la couette, pour qu’il lui tienne compagnie; pendant ce temps, nu comme un ver, les bras croisés sur ma poitrine, je claquais des dents. J’arrivais à leur donner le rythme que je voulais et à chantonner des airs différents, comme si j’avais un instrument de musique dans le corps; c’est ainsi que je me suis mis à improviser quelques pas de danse, histoire de me réchauffer un peu.
Le bruit de la porte d’entrée, ouverte puis refermée, m’a glacé plus encore que le froid.
–
Maman, je l’ai trouvé ! C’était la voix tonitruante de Pari. Il a acheté six bougies toutes blanches, regarde. Il les avait posées sur le trottoir et il était en train de jouer au ballon.
–
Ce n’est pas vrai. Je n’étais pas en train de jouer ! a hurlé Puyan en s’approchant de la salle de bains.
Je suis resté immobile. Puyan est entré, la tête tournée vers la porte et, sans s’apercevoir de ma présence, il s’est lavé les mains en braillant:
– J’ai juste jonglé deux fois avec le ballon !
Il a fermé le robinet et s’est tourné pour s’essuyer les mains. Quand il m’a vu, il a fait un bond sous l’effet de la surprise, puis il a éclaté de rire.
– Tu as encore fait pipi au lit ? m’a-t-il demandé.
J’ai fait oui de la tête et je me suis remis à jouer de la musique avec mes dents et à danser ma danse tribale, le corps tremblant.
– Pari, viens voir, le pisseur a encore frappé. Ma sœur aussi est apparue sur le seuil de la porte.
–
Pari, lave ton frère et ses vêtements. Je dois finir de nettoyer le poisson, lui a demandé ma mère.
–
Je ne laverai pas ce pisseur dégoûtant.
–
Puyan, donne un coup de main à ta sœur. Du bout du pied, Puyan a poussé mes affaires sales.
–
Toi, tu rinces ses vêtements, et moi je le lave, a-t-il proposé.
–
Qu’est-ce que ça pue ! a dit Pari, en me regardant avec rancune.
Puyan a pris le long tuyau en caoutchouc de la douche, a ouvert en grand le robinet d’eau froide et un tout petit peu celui d’eau chaude. Il a contrôlé de la main la température obtenue. Il m’a regardé dans les yeux: «À nous deux !» et a dirigé la pomme de la douche sur mon visage.
–
Elle est froide. Elle est froide. Elle est froide, ai-je protesté en sautillant et en me protégeant du jet d’eau avec les mains.
–
Ne m’éclabousse pas, pisseur.
Puyan a tourné le robinet d’eau chaude.
–
Comme ça, ça va ?
Pendant un instant, l’eau m’a procuré la même sensation agréable que j’avais ressentie avant de me réveiller.
–
Maintenant, elle est trop chaude. C’est trop chaud ! Trop chaud ! ai-je protesté, en essayant d’éviter le jet qui était devenu brûlant.
–
Elle est trop froide, trop chaude. Décide-toi. Il a de nouveau réglé les robinets. Comme ça, ça va ?
– Oui.
Je me suis savonné les cheveux, j’ai mouillé le gant et je l’ai frotté avec du savon. Je me le suis d’abord passé sur le visage, en gardant les yeux bien fermés, puis sur tout le corps, partout où j’ai pu. J’ai tendu le gant à Puyan.
–
Tu me laves le dos ?
–
Tourne-toi, pisseur.
Il m’a pris le bras, m’a fait pivoter sur moi-même et m’a soigneusement frotté.
– À présent, rince-toi, m’a-t-il ordonné.
Je me suis exécuté.
– Maintenant, ça suffit, tu es plus propre que la cuvette des waters de la mosquée du Shah.
J’ai éclaboussé Puyan et il a laissé tomber le tuyau en caoutchouc, qui m’a heurté la tête.
–
Tu m’as fait mal, ai-je protesté.
–
Et toi, tu m’as mouillé, bougre d’âne, crétin de pisseur.
Il a fermé les deux robinets et m’a tendu une serviette, après s’être essuyé les mains et le visage.
– Cette fois, tu as rêvé de quoi ? m’a-t-il demandé, intrigué.
Je lui ai parlé des chiens qui me poursuivaient, du tronc et des serpents.
– C’est mieux que les fourmis géantes qui te tiraient par les cheveux pendant que tu bouillais dans une marmite, a-t-il dit en riant, tout en sortant de la salle de bains.
Enveloppé dans la serviette, je suis passé devant la pièce où se trouvait le korsi et j’ai vu celui-ci, dépouillé de la grosse couette qui le recouvrait. Le korsi, une grande table aux pieds courts, passait environ dix mois de l’année dans une cave humide et froide et, quand les premiers flocons de neige se mettaient à tomber, nous le remontions dans la maison.
Il était recouvert d’une grande couette et entouré, sur les quatre côtés, de matelas et de coussins géants sur lesquels étaient brodés des paons bariolés et des fleurs indéfinissables. Les coussins appuyés aux murs trônaient là toute la journée, attendant de nous héberger pour la soirée.
Sous le korsi débarrassé de la couette, il n’était resté qu’un grand plateau circulaire sur lequel, le soir, on posait le brasero plein de braises de forme sphérique. Pendant la nuit, ces sphères dégageaient une chaleur intense pour se transformer, le matin, en cendres, et céder la place à de nouvelles braises, le soir suivant.
J’adorais être assis ou à demi allongé sur ces matelas moelleux, les jambes glissées sous la couette et sous la table, jusqu’à sentir les contours brûlants du brasero.
Il était délicieux, les jours de grand froid en plein hiver, de se réfugier là, le soir après le dîner, avec toute la famille réunie pour bavarder autour de la grande table basse.
Il y avait des règles à respecter quand nous étions autour du korsi: il ne fallait pas s’y mettre avec les vêtements pour sortir de la maison, on ne pouvait pas manger là à cause des miettes, on ne devait pas fourrer la tête sous la couette ou se cacher sous le korsi quand il y avait le brasero parce que, soutenait ma mère, les gaz dégagés par la combustion du charbon peuvent être mortels. Elle nous parlait toujours d’une famille de sa parentèle anéantie par ce maudit gaz. C’était pour cela qu’elle n’aimait pas dormir là. Elle n’installait le korsi que lorsque nous insistions, nous ou notre père. Normalement, il dormait avec ma mère dans une autre pièce mais certains soirs, quand il faisait très froid ou qu’il avait mal au dos, il venait dormir avec nous. Quoi qu’il en soit, ma mère allait et venait toute la nuit pour s’assurer que nous avions la tête hors de la couette. Mon père venait aussi dormir avec nous s’ils s’étaient disputés, ce qui n’était pas rare en hiver quand, à cause du froid, nous étions obligés de rester longtemps ensemble dans la même pièce, autour du poêle à mazout.
Il y avait aussi d’autres règles pour l’utilisation du korsi: par exemple, il fallait bien se laver les pieds avant de se glisser sous la couette. Ma mère avait le nez sensible et les odeurs désagréables la gênaient beaucoup, comme celle des pieds de Puyan après une journée entière passée à jouer dans les flaques d’eau, dans la boue ou dans la neige, en chaussures de sport.
Une autre règle importante était l’interdiction absolue de péter sous la couette. Nous, les enfants, nous respections cette règle jusqu’à l’heure de dormir, quand mon père et ma mère étaient encore là. Après, entre Puyan et moi, c’était à qui ferait s’évanouir Pari le premier. Elle nous invectivait, nous traitant d’animaux et nous vouant à l’enfer pour l’éternité; complètement dégoûtée, elle soulevait la couette et ouvrait la fenêtre. L’air glacé parcourait la pièce et se glissait sous le korsi, remontant le long de nos corps transis.
Telles étaient les règles générales que tout le monde devait respecter. Pour moi, une règle supplémentaire était en vigueur: ne jamais rêver sous la couette.
La nuit, quand mon frère, ou ma sœur, se levait pour aller aux toilettes, il avait pour consigne de me réveiller et de me traîner avec lui. Parfois, on me réveillait une dizaine de fois, parfois pas du tout. Si personne ne se réveillait pour aller aux toilettes, et si ma mère s’endormait profondément et ne se levait pas pour s’assurer que nous n’étions pas morts asphyxiés, je rêvais, et quand je rêvais, je rêvais abondamment.
– Ça suffit, aidez-moi à débarrasser le korsi, a ordonné ma mère pendant que je m’habillais.
– Non, maman. Pourquoi ? a demandé Pari.
– Non, maman. S’il te plaît. On aime tellement y dormir, a renchéri Puyan.
– S’il te plaît, gardons-le encore un peu.
Je devais ajouter mon grain de sel moi aussi, sous peine d’avoir des ennuis.
–
Non, non et non ! a proclamé maman. J’ai déjà décidé. Pas question de le garder. Il commence à faire chaud, la neige a presque entièrement fondu et en plus, avec les festivités, les parents et amis qui vont venir, je ne peux pas obliger les gens à se laver les pieds et à se mettre en pyjama pour pouvoir se glisser sous la couette. Donc, on débarrasse.
–
Mais on fermera la porte de la chambre et personne ne le verra, a proposé Puyan.
–
Tes cousins peuvent entrer dans des trous de serpents, et tu crois qu’ils n’entreront pas dans cette chambre ? a rétorqué ma mère.
–
Alors, les chiens qui me poursuivaient étaient mes cousins, ai-je pensé tout haut.
– Quoi ? m’a demandé Puyan en me regardant de travers.
–
Mon rêve. La signification de mon rêve, ai-je répondu. Ce matin, j’ai rêvé qu’il y avait…
–
Tais-toi, bougre d’âne, m’a dit Pari. Et, sans s’occuper de moi, elle s’est remise à supplier ma mère pour la faire changer d’avis. Ma petite maman. Je te promets que nous…
–
J’ai dit qu’on l’enlève: on l’enlève. Et puis, j’en ai assez de préparer le charbon pour le brasero et de me salir tous les jours avec les cendres. Aidez-moi à le remettre dans la cuisine.
Ma mère était comme ça, quand elle prenait une décision, rien ne la faisait changer d’avis.
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