Sanglant hiver

Sanglant hiver

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Hildur KNÚTSDÓTTIR
Jean-Christophe SALAÜN (Traducteur)
Sanglant hiver
Thierry Magnier Romans Jeunesse

L’Islande est envahie par des monstres qui tuent et dévorent leurs victimes. Bergljót, et son père Thorbergur vont fuir sur une île, laissant derrière eux Bragi, le petit frère, et la mère qui a disparu. Sur l’île, dix-neuf survivants s’organisent. Alors que Bragi a été recueilli par un vieil original, il veut rejoindre son père au mépris du danger qui rôde. Mais qui sont ces monstres et d’où viennent-ils ? L’Islande est-elle la seule région concernée, ou le mal est-il mondial ? Avec une écriture efficace et sensible, elle parvient à trouver le bon équilibre entre action, émotion, réflexion et même un peu d’humour dans cette atmosphère plutôt sombre (littéralement : le roman se passe presque entièrement de nuit, seul moment où les créatures semblent disparaître). On appréciera aussi la finesse, la profondeur des personnages : comment s’organiser, comment survivre lorsqu’on a été coupés du monde ? À qui faire confiance ? Comment vivre avec la culpabilité d’avoir peut-être laissé derrière soi ceux qu’on aime ? Demeure-t-il un espoir de bonheur au sein de ce cauchemar sans nom ?





Le mois des sacrifices
Bergljót
C’était sans doute la première fois que Bergljót arrivait en avance au
collège. Traversant le couloir désert des troisièmes, elle se dirigea vers
les toilettes des filles. Face à son reflet dans le miroir, elle détacha sa
longue chevelure blonde, nouée à la va-vite avant de partir, et travailla à
lui donner une allure encore plus négligée. Il lui fallut plus d’une tentative.
Lorsque Bergljót fut enfin satisfaite du résultat, elle appliqua sur ses
lèvres un baume au goût de mangue, se lava les mains et ressortit pour
prendre place sur le banc du couloir. Pour la énième fois, elle se dit qu’elle
n’aurait pas été contre un téléphone avec une connexion Internet. Mais
plutôt que de consulter Facebook ou Instagram, elle dut se contenter
de regarder par la fenêtre et d’attendre que la sonnerie de 8 heures 10
retentisse.
Le jour commençait à se lever. À l’est, le ciel d’encre dévoilait à peine les
contours des bâtiments, qui semblaient noirs contre l’aube naissante. Les
feuilles mortes tombées des arbres s’étaient depuis longtemps envolées.
Même s’il n’avait pas encore neigé, l’automne cédait peu à peu la place
à l’hiver.
8 heures 2. Bergljót vit un bus s’immobiliser devant le lycée et un flot
d’élèves en sortir. Elle s’estimait chanceuse de pouvoir venir à pied,
n’osant s’imaginer attendre le bus par tous les temps au plus sombre de
l’hiver.
Tandis que ses camarades pénétraient dans l’enceinte de l’école, elle
aperçut Magga et Thóra qui traversaient le carré de pelouse à l’autre bout
de la cour. Vêtue de sa doudoune blanche, Magga parlait en agitant les
mains dans tous les sens, avec toujours une longueur d’avance sur Thóra,
qui portait un manteau de laine rouge. Bergljót sentit poindre en elle un
sentiment de jalousie bien familier, elle s’empressa de le ravaler. Ses deux
amies n’y pouvaient rien si elles habitaient dans la même rue. D’ailleurs,
elles ne seraient sans doute jamais devenues amies si Bergljót ne les avait
pas présentées l’une à l’autre : elles n’auraient pas pu être plus différentes.
Magga était grande, large d’épaules, les cheveux blonds et la voix
puissante. Tout en elle n’était que dureté, et pas seulement à cause de
sa carrure musculeuse après ces heures de natation. Elle avait les doigts
acérés comme des couteaux, qui faisaient mal lorsqu’elle vous tapotait
l’épaule, et les coudes les plus pointus que Bergljót avait jamais vus.
Du fait de ses hanches saillantes, c’était même assez désagréable de
la prendre dans ses bras. Les seules fois où Bergljót l’avait vue pleurer,
c’était parce qu’elle avait perdu une compétition sportive.
Quant à Thóra, elle était plutôt menue, les cheveux bruns bouclés et les
yeux marron. Elle ne parlait pas beaucoup. Cependant Magga et Bergljót
avaient depuis longtemps appris à écouter attentivement lorsqu’elle
ouvrait la bouche, car presque tout ce qu’elle disait était important,
réfléchi et intelligent, comme si elle économisait ses mots jusqu’à en avoir
réellement besoin. Pour ne rien arranger, Thóra parlait toujours à voix
très basse. Et lorsqu’elle discutait en espagnol avec sa mère colombienne,
sa voix disparaissait presque totalement et se transformait en un simple
murmure chantant.
Thóra était la voisine de Bergljót en cours d’islandais. Toutes les deux
avaient le nez plongé dans leurs cahiers. Bergljót utilisait quatre couleurs
pour ses notes. Thóra en utilisait cinq. L’une comme l’autre remettaient
ensuite le tout au propre avant chaque devoir sur table.
Bergljót sentit un doigt pointu s’enfoncer dans sa peau comme un
tournevis. Elle se retourna et s’empara discrètement du mot que Magga
lui tendait.
ON VA À LA BOULANGERIE CE MIDI ?